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La relation entre justice et vengeance est à la fois complexe et ambivalente. Ces deux notions, historiquement et culturellement imbriquées, peuvent se recouper ou s’opposer, soulevant un défi fondamental quant à la manière dont les sociétés affrontent l’injustice.
Dans la mythologie grecque, les Erinyes incarnent cette ambivalence. Ces déesses vengeresses réclament justice pour le sang versé, scandant le cri « Dika ! Dika ! » qui signifie à la fois norme, droit, justice, mais aussi châtiment et vengeance. Cette polysémie souligne que la justice peut s’employer dans un sens vengeur.
Le cycle des Atrides illustre cette tension : Oreste tue Clytemnestre et Égisthe sur ordre d’Apollon, brouillant la frontière entre vengeance personnelle et justice divine. L’expression « se faire justice soi-même » renforce cette ambiguïté, désignant une vengeance personnelle qui peut sembler légitime là où la justice institutionnelle paraît insuffisante.
La justice se manifeste sous plusieurs aspects complémentaires :
L’objectif principal de la justice est la rétribution : punir légalement le criminel pour la violation de la loi. Elle peut aussi avoir une fonction réparatrice, visant à reconstruire le lien humain brisé par le crime.
La vengeance est une réaction personnelle ou collective, souvent systématique (comme la vendetta, une inimitié transmise de génération en génération). Elle s’oppose à la justice institutionnelle, accusée de ne pas toujours remplir sa fonction.
Son but est de donner satisfaction aux victimes en infligeant un mal à celui qui l’a commis, sans arbitrage d’un tiers.
La vengeance et la justice partagent une finalité apparente : rétablir une égalité brisée par un crime. Cette idée s’enracine dans la notion que la justice consiste à ne pas recevoir plus que ce qui est dû.
La loi du talion (œil pour œil, dent pour dent), codifiée dès l’Antiquité dans le code d’Hammourabi et reprise dans le Lévitique (24, 17-22), formalise cette réciprocité : le criminel subit le même mal qu’il a infligé.
Cependant, cette forme de justice est archaïque, enracinée dans des codes d’honneur et des affects personnels comme la colère et la souffrance. La vendetta entre les familles Capulet et Montaigu dans Roméo et Juliette illustre une justice privée tournée vers la vengeance, fondée sur la solidarité familiale et l’honneur.
L’Orestie d’Eschyle illustre ce passage crucial. Les Erinyes, déesses archaïques de la vengeance sanguinaire, poursuivent Oreste après le meurtre de sa mère Clytemnestre, car ce crime laisse une « souillure » qui ne peut être lavée que par un nouveau sang versé.

Toutefois, Oreste se tourne vers Apollon puis vers Athéna, qui instaure le tribunal de l’Aréopage, symbole de la justice rationnelle et impersonnelle. Cette institution marque un ordre social fondé non plus sur la vengeance privée et clanique, mais sur l’arbitrage public et légal. Les dieux plus « jeunes » incarnent ainsi la justice qui rompt avec le cycle archaïque de la vengeance.
Marcel Mauss souligne que dans les sociétés traditionnelles, la vengeance est une expression de la solidarité religieuse du clan. Toute mort, même naturelle, est interprétée comme infligée par la magie et mérite vengeance. La vengeance vise alors à réparer toute atteinte extérieure portée au clan.
Cette solidarité religieuse explique que la vengeance soit avant tout une pratique familiale et privée. Ce n’est pas la société qui punit, mais un groupe qui se défend. Le droit pénal ne trouve donc pas son origine dans la vengeance, mais dans une volonté sociale plus large.
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La justice est valorisée comme institution qui limite l’exercice de la violence et met fin au cycle sans fin de la vengeance. La vengeance est souvent condamnée comme une réaction primitive, irrationnelle et immorale.
On tend à voir l’histoire humaine comme une progression de la vengeance irrationnelle vers une justice rationnelle et médiatrice.
Cependant, la frontière est plus floue qu’il n’y paraît :
L’exercice de la vengeance peut donc s’appuyer sur une norme universelle bafouée et ne relève pas toujours d’un simple mouvement passionnel.
Dans L’Éthique à Nicomaque (Livre V, chapitres 4 à 7), Aristote distingue :
La justice corrective s’applique aux infractions telles que vol, meurtre, adultère, faux témoignage. Elle repose sur une proportion arithmétique :
Aristote met en garde contre la confusion entre :
Il rejette la justice basée sur la réciprocité, soulignant que punir ne signifie pas rendre le mal pour le mal.
Exemple : un magistrat frappant un particulier ne doit pas recevoir la même gifle en retour ; la punition doit être plus sévère car il porte atteinte à l’ordre public.
La punition se distingue de la vengeance par son encadrement institutionnel :
Ces trois instances garantissent le monopole de la violence légitime par la justice, évitant la confusion avec un acte vindicatif personnel.
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Contrairement à la vengeance, tournée vers le passé, la punition a une finalité préventive et rééducative :
Cette conception est illustrée par Protagoras (cf. Protagoras 324 a-b) : la vertu, dont la justice, peut s’acquérir, et la punition est un moyen pour le coupable de devenir juste.
Dans le Gorgias de Platon, Socrate compare la justice à une médecine :
La tension entre justice et vengeance reste une problématique ouverte, nécessitant une réflexion constante sur les conditions d’une peine juste.
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Le cri des Erinyes, déesses vengeresses réclamant justice

Cette fiche synthétise la complexité du rapport entre justice et vengeance, en soulignant la nécessité d’une justice qui punisse sans sombrer dans la vengeance, garantissant ainsi la paix sociale et le respect des droits.
