Advanced features available in the app
La philosophie morale d'Arthur Schopenhauer s'inscrit dans une critique profonde de la morale kantienne. Tout en reconnaissant à Kant d’avoir mis en avant le désintéressement comme fondement de l’action morale, Schopenhauer reproche à cette morale son formalisme abstrait, son rigorisme insensible et sa déconnexion avec la réalité humaine et la souffrance concrète. Il propose en revanche une éthique fondée sur la compassion, un sentiment empirique et métaphysique qui, selon lui, constitue le véritable fondement de la morale.
Schopenhauer salue la rupture kantienne avec l’eudémonisme aristotélicien, qui faisait du bonheur la finalité de la vertu. Kant affirme que la morale ne vise pas le bonheur mais le bien, et qu’elle doit reposer sur le devoir, non sur la recherche du plaisir ou de la récompense. Ainsi, enseigner à un enfant que la vertu mène nécessairement au bonheur serait, selon Schopenhauer, un mensonge dangereux, car la vie révèle souvent l’injustice.
Il rappelle aussi, en écho à Platon, que l’homme moral doit préférer « subir l’injustice que la commettre », une idée que Kant formalise par l’impératif catégorique inconditionnel.
Schopenhauer conteste le formalisme kantien qui définit la moralité par un principe universel abstrait, l’impératif catégorique, commandant d’agir selon une maxime universalisable. Ses critiques principales sont :
Distinction entre nécessité logique et nécessité pratique
Schopenhauer souligne qu’une nécessité logique (qu’une maxime puisse être universalisée) ne garantit pas une nécessité pratique (que la volonté doive s’y soumettre). Il ironise : « où est-elle écrite, cette loi morale ? »
Cette loi morale n’est pas un simple principe rationnel, mais un commandement quasi prophétique, un "tu dois" imposé comme une révélation divine.
Questionnement sur l’universalité de la raison
L’argument kantien repose sur l’idée que la raison est la forme nécessaire de toute subjectivité intelligente. Schopenhauer rappelle que nous ne connaissons qu’une seule espèce de raison humaine, et qu’il est présomptueux de généraliser cette prétendue universalité.
Raison et vertu ne coïncident pas nécessairement
La raison peut être utilisée pour des fins mauvaises. Par exemple, vouloir un monde dominé par la prédation et l’injustice est parfaitement pensable et observable dans la nature. Kant affirme qu’une telle maxime est impensable, mais Schopenhauer montre qu’elle est bien réelle.
Ainsi, la morale kantienne apparaît comme une « mécanique froide », un système logique abstrait sans lien assuré avec la motivation réelle des agents.
Schopenhauer critique aussi le caractère rigide et insensible de la morale kantienne, qui exige que l’action morale soit accomplie par pur devoir, sans compassion ni sympathie. Il parle d’une « apothéose de l’insensibilité » qui heurte le « vrai sens moral ».
Insensibilité envers les animaux
Kant exclut les animaux du champ moral car ils ne sont pas raisonnables. Schopenhauer dénonce cette indifférence comme une « impardonnable » cruauté. Pour lui, la véritable moralité implique la compassion envers tous les êtres sensibles, ce qui conduit à un engagement éthique fort, comme le végétarisme.
Abstraction du devoir hors contexte social
Appliquer le devoir de ne pas voler sans tenir compte des circonstances conduit à une injustice : le riche qui ne vole pas ne fait rien de difficile, tandis que l’indigent qui vole pour survivre est condamné. Ce formalisme ignore la complexité des situations humaines et aboutit à une morale inéquitable.
Contrairement à Kant, Schopenhauer fonde la morale non sur des principes a priori, mais sur des dispositions psychologiques réelles, observables a posteriori. Il identifie deux sentiments moraux fondamentaux :
Ces deux manifestations traduisent une même capacité morale : la compassion. Cette capacité à souffrir avec autrui est, pour Schopenhauer, le cœur de la morale, car elle permet de dépasser l’égoïsme naturel.
Schopenhauer donne à la compassion une dimension métaphysique qui dépasse la simple empathie :
Métaphysique de la Volonté
Toute réalité, vivante ou inerte, est l’expression d’une force unique, la « Volonté », une poussée aveugle qui anime tout ce qui existe.
Illusion de l’ego
Chez les êtres conscients, l’individuation crée l’illusion d’un « moi » distinct des autres, générant une lutte égoïste pour la survie, une « guerre universelle des vouloir-vivre ».
Pressentiment métaphysique de la compassion
Le remords et la pitié révèlent intuitivement que cette séparation est illusoire, que tous les êtres procèdent de la même essence et souffrent de la même condition tragique.
Conséquence morale
Prendre conscience de cette unité fondamentale suscite un sentiment de fraternité et de sympathie envers tous les êtres, humains ou animaux.
« Il n’y a pas d’action authentiquement bonne qui ne soit comme une sorte de mystique mise en pratique. »

Schopenhauer rejette toute morale fondée sur des règles abstraites et universelles applicables sans distinction. Pour lui :
Contextualisation de la morale
Toute action peut être morale si elle est motivée par un désir sincère de réduire la souffrance, même si l’action est généralement considérée comme immorale. Par exemple :
Définition de l’action morale
Une action est morale si elle est guidée par la compassion. Les prescriptions particulières dépendent des circonstances.
Maxime d’Augustin reprise
« Aime et fais ce que tu veux. »
Schopenhauer reconnaît cependant une limite à la morale fondée uniquement sur le sentiment :
Inconstance et partialité de la pitié
La compassion est inégale, elle privilégie ceux dont la souffrance est proche et visible, au détriment d’autres souffrances plus éloignées.
Nécessité de principes rationnels
Pour surmonter cette partialité, la compassion doit être soutenue par des principes abstraits de justice, mobilisant la raison lorsque le cœur faiblit ou est biaisé.
Synthèse morale
Le sentiment est le moteur initial, la raison est le relais pour pérenniser un engagement moral juste.
Schopenhauer reproche à la morale kantienne de :
Il propose ainsi une éthique vivante fondée sur une expérience profonde de la souffrance et de l’unité des êtres, où la compassion joue un rôle central, mais toujours tempérée et guidée par la raison.
[Diagramme]

