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Lorsqu’on parle d’apprentissage, il est essentiel de comprendre que ce n’est pas seulement le résultat final qui importe, mais surtout le processus qui y conduit. Chez les humains, c’est le cheminement, les étapes vécues pour atteindre un objectif, qui construisent la connaissance et forment l’individu. Ce sont ces expériences, ces moments d’engagement et de réflexion, qui façonnent notre vie et notre compréhension du monde.
Dans le contexte de la lecture et de l’écriture, souvent réduites à la production d’un résultat (par exemple, un résumé ou un texte généré par un modèle de langage comme un LLM), il faut garder à l'esprit que le produit final n’est qu’une toute petite partie de l’apprentissage. Ce qui est fondamental, c’est le processus par lequel on passe, c’est-à-dire la réflexion, la compréhension et la construction intellectuelle qui s’opèrent pendant la lecture ou l’écriture.
Marianne Wolff, à travers ses travaux en neurosciences, souligne que les compétences développées lors de la lecture profonde sont fondamentales pour nourrir notre intellect. La lecture profonde implique une immersion totale dans ce que l’on lit, une concentration intense qui permet de développer plusieurs compétences cognitives majeures :
Ces compétences se combinent pour former la pensée critique, qui permet de prendre du recul, de comparer différentes idées, et d’analyser de manière approfondie ce qui est lu. La lecture profonde fait ainsi passer d’un point de vue égocentré à une perspective plus large, située dans un contexte social et émotionnel complexe.
« Chaque lecteur se découvre, l'œuvre de l'écrivain n'est qu'une sorte d'instrument optique permettant au lecteur de discerner ce que, sans ce livre, il n'aurait peut-être jamais vu en lui-même. » — Marcel Proust
Ainsi, le processus de lecture est un acte réflexif et affectif qui contribue à la connaissance de soi et au développement d’une pensée située dans le monde.
L’écriture ne se limite pas à la production d’un texte final ; c’est avant tout une méthode de réflexion. John Warner, dans son ouvrage, exprime cette idée en indiquant que sa compréhension d’un sujet évolue pendant l’écriture :
« Souvent ma compréhension évolue donc pendant l'écriture, et pour moi cet enthousiasmement est intellectuellement épanouissant. Les choses se mettent en place et je les maîtrise mieux, je trouve ma voix, mes opinions, je me construis mes visions. »
Écrire demande un effort intellectuel qui permet de clarifier ses idées, d’affiner ses opinions, et de développer une vision personnelle. Ce processus est particulièrement important dans le cadre des études où rédiger des dissertations, des comptes rendus ou des explications pousse à réfléchir plus profondément sur les sujets abordés.
En écrivant et en lisant, on construit un avis sur le monde, on forge ses goûts, on identifie ses besoins, qu’ils soient intellectuels ou émotionnels. Ce travail de réflexion est fondamental pour notre développement en tant qu’êtres humains.
L’usage des LLM (modèles de langage de grande taille) pour générer directement des résultats comme des résumés ou des textes d’écriture peut sembler séduisant. Cependant, cela peut mettre en péril le processus même d’apprentissage et de réflexion.
Un exemple concret illustre ce point : lors d’une fusillade de masse en février 2023 aux États-Unis, l’université Vanderbilt a utilisé ChatGPT pour rédiger sa déclaration de condoléances. La mention explicite de cet usage a suscité une forte critique d’un étudiant, dont la sœur avait été touchée :
« Il y a une ironie malsaine et tordue à demander à un ordinateur d'écrire votre message sur la communauté et la solidarité parce que vous avez la flemme d'y réfléchir vous-même. »
Ce témoignage souligne que le processus d’écriture implique un engagement émotionnel et psychologique nécessaire pour que le message ait du sens et de la valeur. Un texte simplement généré ou copié-collé ne transmet pas cette dimension humaine.
John Warner donne un autre exemple plus léger mais tout aussi révélateur. En tant qu’enseignant, il rédige des lettres de recommandation pour ses étudiants. Pour éviter les clichés, il s’efforce de raconter une histoire spécifique à chaque étudiant. Il souligne que s’il avait sous-traité cette tâche à une machine, il n’aurait pas conservé le même souvenir ni la même connexion avec ces personnes.
C’est là toute la richesse du processus d’écriture. Il ne s’agit pas uniquement d’un acte mécanique, mais d’un moment de réflexion, de mémoire et de connexion émotionnelle avec les autres.
Pour résister à la tentation de court-circuiter les étapes nécessaires à la pensée, il faut se rappeler que « écrire, c’est ressentir ». Sans cette implication, on perd une occasion précieuse de se connecter aux autres et à notre propre humanité.
Ted Chiang, auteur de science-fiction, résume bien cette idée :
« Utiliser ChatGPT pour effectuer des tâches, c’est comme amener un chariot élévateur dans la salle de musculation. On connaît la technologie du chariot élévateur, mais il ne faut pas arrêter de faire de la gym car sinon on n’améliorera jamais sa forme, que ce soit une forme physique ou une forme cognitive. »
Ce rappel illustre parfaitement que le processus — qu’il soit de lecture ou d’écriture — est indispensable pour développer nos capacités cognitives et émotionnelles, au-delà du simple résultat produit.

