Chapitre 1 - Relations intergroupes
Les relations intergroupes constituent un champ central en psychologie sociale, étudiant comment les individus perçoivent, catégorisent et interagissent avec les membres d'autres groupes sociaux. Ce chapitre explore les mécanismes cognitifs sous-jacents à la formation des groupes, les stéréotypes qui en découlent, ainsi que les dynamiques perceptives qui maintiennent ou renforcent ces représentations sociales.
1. La catégorisation : fondement des relations intergroupes
La catégorisation est un processus cognitif fondamental qui permet à l’individu d’organiser son environnement en regroupant des objets, événements ou personnes selon des critères d’équivalence. Cette organisation facilite la compréhension et la prédiction des comportements, tout en économisant des ressources cognitives.
1.1. Caractéristiques de la catégorisation (Allport)
Selon Allport, la catégorisation présente cinq caractéristiques essentielles :
- Largeur des classes : Les catégories sont suffisamment larges pour orienter efficacement nos comportements.
- Assimilation : Tout ce qui peut être inclus dans une catégorie l’est, englobant une diversité d’éléments.
- Homogénéité : Elle regroupe ce qui se ressemble, créant des groupes perçus comme homogènes.
- Rationalité : Les catégories reposent sur des différences réelles entre objets ou individus.
- Anticipation : Elles permettent d’anticiper et d’organiser nos interactions avec l’environnement.
1.2. Processus d’induction et de déduction
-
Induction : On observe certaines caractéristiques d’un objet et on l’associe à une catégorie qui partage ces traits.
Limite : Ce processus peut induire un biais inductif, en ignorant des informations pertinentes.
-
Déduction : On part d’une catégorie définie par des caractéristiques, et on attribue ces traits à un objet inclus dans cette catégorie.
Limite : Ce biais déductif peut conduire à des généralisations erronées, car il existe souvent des exceptions.
2. Catégorisation cognitive et sociale
2.1. Catégorisation cognitive : étude de Tajfel et Wilks (1963)
Tajfel et Wilks ont étudié la perception des différences entre des lignes de tailles proches, présentées dans différentes conditions :
- Lignes classées en deux catégories distinctes (A et B).
- Lignes classées aléatoirement en catégories A et B.
- Lignes non catégorisées.
Résultats :
- Biais de contraste intergroupe : Exagération des différences entre groupes.
- Effet d’assimilation intragroupe : Réduction perçue des différences entre membres d’un même groupe.
Ces résultats montrent que la simple catégorisation modifie la perception, accentuant les différences entre groupes et minimisant celles à l’intérieur d’un groupe.
2.2. Catégorisation sociale
La catégorisation sociale repose sur des croyances partagées, souvent indépendantes des différences objectives entre groupes. Elle conduit à percevoir les individus avant tout comme membres d’un groupe social.
Fonctions principales :
- Identifier les rôles et compétences selon le groupe.
- Ignorer les informations jugées non pertinentes à la catégorisation.
Étude de Le Poultier (1987)
Des participants visionnent une vidéo muette de deux personnes discutant, avec trois consignes différentes sur leur relation (amis, assistante sociale et bénéficiaire, ou inverse). Ils doivent attribuer des traits de personnalité.
Résultat : Un biais déductif est observé, les traits attribués sont influencés par la catégorie sociale donnée, même si l’information est communiquée après la vidéo.
3. Dynamique intergroupe : favoritisme et maximalisation des différences
3.1. Paradigme des groupes minimaux (Tajfel et al., 1971)
Des adolescents sont répartis arbitrairement en groupes selon leur préférence pour un tableau (Klee ou Kandinsky). Ils doivent ensuite attribuer des sommes d’argent à d’autres participants sans savoir qui, mais en connaissant leur groupe.
Résultats :
- Attribution équitable entre membres du même groupe.
- Favoritisme endogroupe : préférence pour son propre groupe.
- Maximisation de l’écart au profit du groupe d’appartenance, même au détriment de gains absolus.
3.2. Maximalisation des différences intergroupes
Ce phénomène correspond à la tendance à accentuer les différences positives en faveur de son groupe, même lorsque la catégorisation est minimale. Il illustre la puissance du biais endogroupe dans la construction identitaire.
4. Stéréotypes : définitions, fonctions et mesures
4.1. Définition et contenu
Les stéréotypes sont des croyances partagées concernant les caractéristiques, traits ou comportements attribués à un groupe social. Ils peuvent être :
- Positifs ou négatifs
- Descriptifs (ce qui est) ou prescriptifs (ce qui devrait être)
Ils reposent souvent sur un noyau de vérité : une généralisation fondée sur des différences réelles entre groupes.
Exemple : « Les hommes sont plus grands que les femmes » est une vérité générale reflétant une différence objective.
4.2. Fonctions des stéréotypes
- Cognitive : Raccourci mental facilitant la prise de décision.
- Défense du soi : Protection de l’estime de soi face aux menaces.
- Ajustement social : Adaptation aux normes et attentes du groupe.
4.3. Stéréotypes descriptifs vs prescriptifs
- Descriptifs : Traits effectivement observés dans un groupe.
- Prescriptifs : Normes sociales dictant ce que les membres devraient être ou faire.
Exemple : La majorité des aides maternelles sont des femmes (descriptif), ce qui peut conduire à des attentes différenciées selon le sexe (prescriptif).
5. Mesure et évaluation des stéréotypes
5.1. Études classiques
- Katz & Braly (1933) : Étudiants de Princeton associent des traits à différents groupes sociaux, montrant un consensus fort.
- Brigham (1971) : Mesure de l’homogénéité (perception d’uniformité dans le groupe) et de la précision (correspondance avec la réalité) des stéréotypes.
- Gardner, Wonnacott & Taylor (1968) : Échelle bipolaire pour mesurer le consensus sur la présence d’un trait.
5.2. Principes clés
- Consensus : Accord général sur les traits stéréotypés.
- Homogénéité : Perception que les membres d’un groupe sont similaires.
5.3. Méthode du rapport diagnostique (McCauley & Stitt, 1978)
Évaluation de la spécificité d’un trait par le rapport entre :
- [Formule] : probabilité qu’un individu du groupe cible possède le trait.
- [Formule] : probabilité qu’un individu pris au hasard dans la population possède ce trait.
Le rapport [Formule] indique la spécificité.
Exemples
| Trait | [Formule] (groupe cible) | [Formule] (population générale) | [Formule] | Interprétation |
|---|
| Manger du haggis (Écossais) | 95% | 0,7% | [Formule] | Trait très spécifique |
| Dire bonjour le matin (Écossais) | 96% | 95% | [Formule] | Trait non spécifique, banal |

6. Maintien et renforcement des stéréotypes : rôle de la perception et de la saillance
6.1. Effet paradoxal des informations inconsistantes
- Les individus prêtent plus d’attention aux informations qui contredisent les stéréotypes.
- Ces informations devraient favoriser l’individualisation (percevoir la personne comme unique).
- Pourtant, paradoxalement, elles tendent à renforcer les stéréotypes.
Explication : Les individus présentant des caractéristiques inattendues (saillants) sont perçus de manière encore plus stéréotypée.
6.2. Saillance : définition et impact
La saillance est une caractéristique perçue comme inhabituelle ou décalée par rapport au contexte.
Exemples
-
Homme en costume tenant un bébé lors d’un déjeuner d’affaires
- Saillance : présence du bébé.
- Inférence : père impliqué, potentiellement en situation atypique.
-
Homme en costume poussant un landau lors d’un pique-nique de parents
- Saillance : tenue formelle inadaptée.
- Inférence : rigide ou attaché aux conventions.
6.3. Synthèse : saillance et stéréotypes
La saillance attire l’attention sur des traits atypiques, ce qui conduit à des inférences spécifiques qui peuvent :
- Renforcer les stéréotypes en accentuant les traits perçus comme représentatifs.
- Maintenir des catégorisations sociales rigides.
Diagramme Mermaid : Relation entre saillance, perception et stéréotype
[Diagramme]

Exemple illustrant la saillance : un homme en costume tenant un bébé lors d’un déjeuner d’affaires.
Conclusion : Points clés à retenir
- La catégorisation est un mécanisme cognitif essentiel qui structure la perception sociale, mais elle engendre des biais perceptifs (biais de contraste et d’assimilation).
- La catégorisation sociale conduit à la formation de groupes endogroupes et exogroupes, avec des dynamiques de favoritisme et de maximalisation des différences.
- Les stéréotypes, bien que souvent basés sur des noyaux de vérité, sont des généralisations qui peuvent être descriptives ou prescriptives, et remplissent des fonctions cognitives et sociales.
- La mesure des stéréotypes repose sur des principes de consensus, homogénéité et spécificité, évalués notamment par le rapport diagnostique.
- La perception des individus saillants dans un groupe tend à renforcer les stéréotypes, même face à des informations contradictoires, illustrant la complexité du maintien des représentations sociales.
Cette compréhension des mécanismes intergroupes est fondamentale pour analyser les conflits sociaux, les préjugés et les stratégies d’interventions visant à réduire les discriminations.
Références principales
- Allport, G. W. (1954). The Nature of Prejudice. Addison-Wesley.
- Tajfel, H., Flament, C., Billig, M., & Bundy, R. (1971). Social categorization and intergroup behaviour. European Journal of Social Psychology, 1(2), 149-178.
- Katz, D., & Braly, K. W. (1933). Racial stereotypes of one hundred college students. Journal of Abnormal and Social Psychology, 28(3), 280-290.
- McCauley, C., & Stitt, C. (1978). The diagnosticity of stereotypic traits. Journal of Personality and Social Psychology, 36(7), 715-726.
- Le Poultier, D. (1987). [Étude sur la catégorisation sociale]. Psychologie Sociale.
- Brigham, J. C. (1971). Ethnic stereotypes. Psychological Bulletin, 76(1), 15-38.
Cette fiche offre une synthèse complète et structurée des mécanismes cognitifs et sociaux à l’œuvre dans les relations intergroupes, essentielle pour approfondir la compréhension des dynamiques sociales et des préjugés.